La nuit au cœur, c’est bien ce que l’on ressent lorsqu’on referme le texte bouleversant de Natacha Appanah édité par Gallimard. Les personnages principaux de ce récit basé sur des faits réels sont l’autrice elle-même, Chahinez et Emma, trois victimes d’hommes violents, dont les deux dernières sont décédées une nuit sous le coup de leur folie meurtrière.
Après cette lecture et avoir subi avec elles ces calvaires, avoir pleuré et saigné de l’intérieur à l’évocation de ces féminicides, on ressent la nuit infinie, étouffante, qu’elles ont vécue et qui donne son titre à l’ouvrage.
Comme une ombre gigantesque qui relie aujourd’hui encore tellement de femmes dans la mort ou dans des vies menacées, surveillées, opprimées.
Heureusement, cette ombre nous est contée par une plume empathique, douce et sensible.
La voix sincère et attachante de Natacha Appanah
En nous proposant de cheminer avec elle, en partageant ses doutes et ses errances au fil de l’écriture, Natacha Appanah nous guide dans ces ténèbres et en éclaire les recoins avec un recul bienvenu. Elle nous permet de voir, de comprendre, de deviner, cela sans nous infliger une lumière crue et sans autre violence que celle de laquelle on ne peut hélas pas toujours s’échapper : la réalité des faits, qui touche ici au pire de l’humanité.
L’anéantissement pour rien, parce qu’« ils » le peuvent.
Car les féminicides ont quelque chose d’abject qui va au-delà du dicible et rend compliqué l’entreprise de l’écrivain.
On parle de l’extinction d’une vie, parfois dans les plus cruelles conditions – on touche à l’horreur absolue dans le cas de Chahinez Daoud dont la fin de vie me semble même impossible à réécrire ici – et tout cela pour « rien » sinon assouvir la pulsion meurtrière d’un homme dominateur.
Sa femme, son épouse est là, il l’a sous la main, il la tue.
Et d’elle, il ne restera bientôt que quelques phrases dans les journaux, parfois indignes.
De ses enfants orphelins de mère, de ses parents orphelins de fille, il ne sera bientôt plus question. Effacée aussi en une nuit, cette famille brisée, laissée seule à son chagrin et à son incompréhension.
Trois femmes pour les représenter toutes
Natacha Appanah a survécu à sa propre nuit de cauchemar.
En plus de son expérience, elle a choisi de s’intéresser au destin de deux femmes parmi les innombrables victimes d’actes similaires dans le monde. Mais en choisissant ces deux femmes dont l’histoire fait écho à la sienne, elle rend hommage à toutes.
Elle le fait simplement, en nous parlant d’elles, en nous les faisant connaître, leur quotidien, leurs espoirs, mais aussi la progression de la menace, les dépôts de plainte insuffisamment pris en compte, les signes avant-coureurs du passage à l’acte fatal…
Dans La Nuit au Cœur, l’autrice nous rend Chahinez et Emma vivantes, aimantes, réelles, humaines. Plus que cela, elle nous met en alerte. Au-delà de l’empathie ou de la compassion, elle nous donne envie d’être plus vigilant.e.s, de poser plus attentivement notre regard sur les femmes et les couples qui nous entourent, pour détecter ces dysfonctionnements, la peur, l’isolement, l’état de stress en continu, alerter et soutenir autant que nous le pouvons.
Leur redonner la place qu’elles méritent dans nos cœurs et nos pensées
Ce livre ne résout rien, hélas, et n’en a pas la prétention. Il dit toutefois que l’on peut fuir, que certaines s’en sortent, et c’est important. Mais il redonne surtout à ces femmes qui n’ont pas survécu une personnalité, un visage, la place qu’elles méritent.
Des ouvrages comme celui-ci , on en voudrait pour chaque victime de féminicide afin de leur redonner de l’importance, de la valeur, un endroit dans notre cœur où elles ne sont plus seules.
Merci à Natacha Appanah de nous avoir fait connaître Chahinez et Emma, aussi bien et autant qu’elle a pu, car grâce à elle, nous ne les oublierons jamais.
